dimanche 20 septembre 2026

JOHN ZORN - The mockingbird

Avec « The Mockingbird », paru en 2016 sur son label Tzadik, John Zorn poursuit son exploration d'une musique de chambre moderne, lyrique et lumineuse.

Le moqueur polyglotte (mockingbird) prête son nom à cet album. L'oiseau est célèbre pour son mimétisme et sa capacité à s'imprégner des chants des autres espèces. Zorn utilise cette image pour composer un recueil d'une grande fluidité, interprété par le trio Gnostic Trio, étendu ici en quatuor : Ches Smith s'ajoute au trio pour apporter des percussions, c'est une tradition du compositeur d'essayer de faire bouger un peu les line up afin d'éviter un redondance musicale...

Le disque renvois aussi au roman classique de la littérature américaine de Harper Lee datant de 1960. L'écriture de Zorn s'appuie sur des mélodies d'une grande clarté. L'album oscille entre musique classique du XXᵉ siècle, jazz atmosphérique, minimalisme et touches folk-country apportées par le jeu de Bill Frisell. L'association de la harpe, du vibraphone et de la guitare crée un alliage sonore unique, à la fois pastoral, impressionniste et éthéré. Le maillage entre le vibraphone de Wollesen et la harpe d'Emanuel forme un tapis harmonique scintillant sur lequel la guitare vient dessiner des lignes d'une grande sobriété, tandis que Ches Smith vient enrichir les rythmes d'une touche organique subtile sans jamais alourdir l'ensemble.

Ce nouveau chapitre du Gnostic Trio est excellent, c'est l'une de mes formations récentes préférés, j'en recommande grandement l'acquisition...
 

mardi 15 septembre 2026

CHRISTIAN WOLFF - Burdocks

Composé entre 1970 et 1971, Burdocks (« la bardane » en français, cette plante aux fruits accrocheurs) est l’une des œuvres emblématiques de Christian Wolff, figure clé de l'École de New York aux côtés de John Cage, Morton Feldman et Earle Brown. Publiée en 2001 sur la Composer Series de Tzadik, cette version enregistrée en 2000 offre une relecture magistrale de ce monument de la musique expérimentale américaine.
"Burdocks" n'est pas une pièce fixe, mais une partition ouverte articulée autour de dix sections indépendantes, jouables par cinq ensembles ou plus, dans n'importe quel ordre et pour n'importe quelle combinaison d'instruments. Wolff y conçoit la composition comme un espace d'interactions sociales : la musique naît de règles de jeu subtiles, de choix partagés, d’écoutes réciproques et de contingences logistiques.
Spécialement pour l'enregistrement Tzadik, le casting réuni sous la direction de David Behrman et Christian Wolff fleure un bon parfum de l'avant-garde New Yorkaise, avec notamment la présence de Gordon Mumma à l’électronique ou Fred Frith à la guitare...
Chaque section explore une texture distincte : certains moments reposent sur de longs drones acoustiques et électroniques vacillants, tandis que d'autres éclatent en événements percussifs pointillistes ou en bribes mélodiques fragmentées. L'intégration des instruments traditionnels aux traitements électroniques vintage de Mumma et Behrman crée un climat hybride, à la fois pastoral, rugueux et étrangement méditatif. L'interprétation capture à merveille le paradoxe propre à l'écriture de Wolff : une impression d'anarchie poétique soutenue par une discipline d'écoute extrême. Les musiciens ne cherchent jamais la démonstration de force ; ils sculptent un espace d'une transparence rare où chaque silence, chaque frottement de corde ou signal électronique résonne avec une intention brute
Au final, une oeuvre supplémentaire dans la discographie sinueuse de Wolff (toujours en vie de nos jours) dont ce sera la seule incursion sur le label et un chapitre supplémentaire de la composer serie vraiment intéressant...

vendredi 11 septembre 2026

WADADA LEO SMITH - Red sulphur sky

Un trompettiste seul face au silence est une expérience limite. Paru en 2001 sur la composer serie, "Red Sulphur Sky" offre une plongée brute et contemplative dans la philosophie musicale de Wadada Leo Smith. Certainement une demande de John Zorn lui même qui se voit du coup dédicacé une des pièces du disque.
L'album s'inscrit dans la lignée directe de Creative Music - 1 (1972), son premier solo historique. Ici, aucun réseau rythmique ni contrepoint pour soutenir la trompette : le musicien originaire du Mississippi évolue sans filet, uniquement accompagné par la résonance de la pièce et le souffle de ses instruments (trompette, fluegelhorn, flûte en bambou). Le titre fait référence au « soufre rouge », concept alchimique évoquant la transformation spirituelle. Cette quête transcendantale irrigue tout le disque grâce au système de notation Ankhrasmation développé par Smith. Plutôt que de suivre des partitions traditionnelles, le trompettiste interprète des cartes visuelles complexes où la couleur, l'espace et la forme dictent le débit, la dynamique et la hauteur des notes.
L'écoute demande une vraie immersion. Le jeu de Smith y est d'une économie saisissante, le trompettiste y développe l'utilisation du vide : Les espaces de silence entre deux phrases possèdent autant de poids que les notes poussées. Le temps s'étire, créant une tension constante. L'utilisation de différentes sourdines permet de transformer la voix du cuivre, oscillant entre des murmures rauques et des stridences métalliques éclairantes.
Malgré le cadre conceptuel avant-gardiste, certainement mis en cause par l'identité et la ligne directrice du label, l'inflexion du blues originel reste omniprésente dans l'intonation et la ferveur des attaques. Des pièces comme la suite éponyme Red Sulphur Sky ou Evening Glow Gold illustrent ce contrôle du souffle, où la frontière entre improvisation pure et composition rigoureuse s'efface totalement.
Red Sulphur Sky n'est pas un album d'accès facile, mais c'est une œuvre maîtresse de la musique créative américaine. Un disque austère, lumineux et profondément spirituel qui révèle l'architecture intime d'un des grands visionnaires du jazz contemporain...

WADADA LEO SMITH - Reflectativity

 

Sorti en 2000 sur la composer serie de Tzadik, Reflectativity réinvente une pièce maîtresse de la Creative Music américaine. Près de trente ans après une première version gravée en 1975, le trompettiste Wadada Leo Smith réinvestit son œuvre auprès de deux compagnons d'exception : le pianiste Anthony Davis (déjà présent sur la session originale) et le contrebassiste Malachi Favors Maghostut, figure emblématique de l'Art Ensemble of Chicago.
L'art du silence et du "Ahkreanvention"
Ici, pas d'emphase ni de virtuosité démonstrative. Wadada Leo Smith applique à la perfection son système d'écriture graphique "l'Ahkreanvention", une méthode qui redistribue le temps musical en accordant autant d'importance aux espaces silencieux qu'aux notes jouées. Une trompette au timbre étiré : Le jeu de Smith alterne entre des éclats incisifs, des sons bouchés et de longues phrases suspendues qui semblent flotter au-dessus de l'espace.
Son jeu forme un dialogue piano-contrebasse : Anthony Davis déploie des accords cristallins et une rigueur compositionnelle très contemporaine, tandis que Malachi Favors offre une assise organique, pulsée et ancrée dans la tradition du blues et des musiques africaines. Le morceau-titre Reflectativity, qui ouvre et clôt pratiquement l'album sous différentes déclinaisons, n'est pas une simple relecture. L'absence de batterie libère un espace harmonique colossal où le trio navigue entre rigueur formelle et improvisation pure. L'interaction relève du télépathique : le groupe ne cherche pas la vitesse, mais la résonance...
En publiant ce disque dans sa collection Composer Series, Tzadik remettait en lumière l'un des penseurs les plus singuliers du jazz post-AACM. Reflectativity demeure une œuvre contemplative, exigeante et lumineuse, idéale pour qui veut comprendre comment le jazz moderne sait sculpter le silence...