vendredi 11 septembre 2026

WADADA LEO SMITH - Red sulphur sky

Un trompettiste seul face au silence est une expérience limite. Paru en 2001 sur la composer serie, "Red Sulphur Sky" offre une plongée brute et contemplative dans la philosophie musicale de Wadada Leo Smith. Certainement une demande de John Zorn lui même qui se voit du coup dédicacé une des pièces du disque.
L'album s'inscrit dans la lignée directe de Creative Music - 1 (1972), son premier solo historique. Ici, aucun réseau rythmique ni contrepoint pour soutenir la trompette : le musicien originaire du Mississippi évolue sans filet, uniquement accompagné par la résonance de la pièce et le souffle de ses instruments (trompette, fluegelhorn, flûte en bambou). Le titre fait référence au « soufre rouge », concept alchimique évoquant la transformation spirituelle. Cette quête transcendantale irrigue tout le disque grâce au système de notation Ankhrasmation développé par Smith. Plutôt que de suivre des partitions traditionnelles, le trompettiste interprète des cartes visuelles complexes où la couleur, l'espace et la forme dictent le débit, la dynamique et la hauteur des notes.
L'écoute demande une vraie immersion. Le jeu de Smith y est d'une économie saisissante, le trompettiste y développe l'utilisation du vide : Les espaces de silence entre deux phrases possèdent autant de poids que les notes poussées. Le temps s'étire, créant une tension constante. L'utilisation de différentes sourdines permet de transformer la voix du cuivre, oscillant entre des murmures rauques et des stridences métalliques éclairantes.
Malgré le cadre conceptuel avant-gardiste, certainement mis en cause par l'identité et la ligne directrice du label, l'inflexion du blues originel reste omniprésente dans l'intonation et la ferveur des attaques. Des pièces comme la suite éponyme Red Sulphur Sky ou Evening Glow Gold illustrent ce contrôle du souffle, où la frontière entre improvisation pure et composition rigoureuse s'efface totalement.
Red Sulphur Sky n'est pas un album d'accès facile, mais c'est une œuvre maîtresse de la musique créative américaine. Un disque austère, lumineux et profondément spirituel qui révèle l'architecture intime d'un des grands visionnaires du jazz contemporain...

WADADA LEO SMITH - Reflectativity

 

Sorti en 2000 sur la composer serie de Tzadik, Reflectativity réinvente une pièce maîtresse de la Creative Music américaine. Près de trente ans après une première version gravée en 1975, le trompettiste Wadada Leo Smith réinvestit son œuvre auprès de deux compagnons d'exception : le pianiste Anthony Davis (déjà présent sur la session originale) et le contrebassiste Malachi Favors Maghostut, figure emblématique de l'Art Ensemble of Chicago.
L'art du silence et du "Ahkreanvention"
Ici, pas d'emphase ni de virtuosité démonstrative. Wadada Leo Smith applique à la perfection son système d'écriture graphique "l'Ahkreanvention", une méthode qui redistribue le temps musical en accordant autant d'importance aux espaces silencieux qu'aux notes jouées. Une trompette au timbre étiré : Le jeu de Smith alterne entre des éclats incisifs, des sons bouchés et de longues phrases suspendues qui semblent flotter au-dessus de l'espace.
Son jeu forme un dialogue piano-contrebasse : Anthony Davis déploie des accords cristallins et une rigueur compositionnelle très contemporaine, tandis que Malachi Favors offre une assise organique, pulsée et ancrée dans la tradition du blues et des musiques africaines. Le morceau-titre Reflectativity, qui ouvre et clôt pratiquement l'album sous différentes déclinaisons, n'est pas une simple relecture. L'absence de batterie libère un espace harmonique colossal où le trio navigue entre rigueur formelle et improvisation pure. L'interaction relève du télépathique : le groupe ne cherche pas la vitesse, mais la résonance...
En publiant ce disque dans sa collection Composer Series, Tzadik remettait en lumière l'un des penseurs les plus singuliers du jazz post-AACM. Reflectativity demeure une œuvre contemplative, exigeante et lumineuse, idéale pour qui veut comprendre comment le jazz moderne sait sculpter le silence...

jeudi 18 juin 2026

MARK DRESSER - Marinade

 

Second disque de Mark Dresser pour le label Tzadik en 2000 sur la composer serie, Il aura ensuite fallu attendre 24 ans pour que le suivant sorte sur la Spectrum serie, mais c'est une autre histoire. 


Ce volume est excellent, remplis ras la gueule de musique diverse et variée : des pièces en solo du contrebassiste, des duos, des trios, du quatuor, du quintet, et pas mal d'instrumentations présentes avec une représentation piano, cordes diverses et instruments à vent, percussions, etc...


Il m'a fallu pas mal d'écoutes pour apprivoiser cette longue trame sonore contemporaine mais le jeu en vaut la chandelle et je pense que cet opus est supérieure à son chapitre précédent sur Tzadik ("Banquet"). L'artwork est intéressant comme toujours, et nous sommes en présence d'un volume très correct de la composer serie...

mercredi 17 juin 2026

IKUE MORI - Labyrinth


 Il me manquait pas mal de disques d'Ikue Mori dans la collection Tzadik, étant donné que je n'ai jamais été trop fan de son travail. 

"Labyrinth", troisième disque de la japonaise sur la composer serie ne déroge pas aux règles immuables du laptop, des drum machines et des sons ultra synthétiques. Il y a des petits passages ambiant assez chill par moment qui peuvent être cool. Mais dans l'ensemble, quand le côté électronique prend le dessus, j'ai toujours autant de mal et ça ne passera jamais je pense...On saluera cet artwork un peu fou qui demeure sympathique. Les fans seront conquis par ce disque, les autres seront septiques comme moi...Peu importe, Ikue Mori continue son bout de chemin sans se soucier du reste...

DAVID MAHLER - Hearing voices

 

Il a pu arriver avec les années que des disques Tzadik me laisse complètement perplexe. Je suis en train de compléter ma collection en choppant tous les volumes qui me manque au sein de la composer serie par exemple. Ce disque de David Mahler m'inspirait moyennement, à part cette pochette sympa, quasiment comme toujours. Son faible prix sur le marché de l'occasion pouvait également mettre la puce à l'oreille : Quel merde !  

Pas de musique ! juste du spoken words ultra long sans queue ni tête. Pour le coup, je n'ai absolument pas compris le concept et je ne le réécouterais certainement jamais. A éviter !

dimanche 19 avril 2026

SUSIE IBARRA - Flower after flower

Fin de siècle, début de millénaire. Le jazz a depuis longtemps laminé le tempo ; le free l’a explosé ; Schoenberg et l’école de Vienne, puis d'autres Sériels, ont nié, détruit la métrique ; le monde a pénétré l’occident, répandu partout ses comptes asymétriques ; partout aussi les machines clouent le beat ; depuis un moment, déjà, des circuits imprimés bourdonnent sans mesure. Alors qu’est-ce qu’il reste du Rythme ? Qu’est-ce qu’on peut en faire ? Comment peut-on encore en faire ? Ces questions-là, les musiciens ici présents ne les posent pas : ils préfèrent les pratiquer. La réponse (libre et provisoire) qu’ils proposent en l’espèce de cette suite – huit plages alternant mouvements d’ensemble en effectif variable et courts passages solistes (les Fractals) - s’appelle vitesse. Ou plutôt vitesses. Non pas la constante précipitation, la double-pédale, la frénésie sans pause. Non : la vitesse comme écoulement plutôt que pulsation. Question de débit, d’intensités. De différentiel et de glissements. La vitesse comme usage et perception du temps. Ce que cette musique puise dans le passé, les écoles, divers courants et traditions, ce sont moins des timbres, des arrangements, des modes ou des gammes que de telles perceptions. Des topographies qui sont des espaces-temps. Des affects plus que des sentiments. The Ancients, par exemple, déploie cette lenteur tendue, parcourue de trajectoires sinueuses, propre à certaines traditions extrême-orientales : gagaku japonais, chinois ou coréen, mais surtout gamelan javanais ; aucun emprunt direct pourtant, aucune citation ; ni exotisme ni fusion ; ce qui dans cette pièce est un Ailleurs, une Asie du Sud Est, c’est moins la présence finalement anecdotique du kulintang (xylophone Philippin) qu’une étale alacrité, un état de méditation vivide. Human Beginings est d’abord un mouvement de houle, ample, puissant, qui soudain s’emballe en danse de noce, une espèce de gigue extraordinairement entraînante, scandée par une clavé pourtant étrangement décalée et des claquements de mains impeccables. Le tout se transmute en une folie afro-klezmer perturbée par les cymbales cisaillantes de Susie et par ses peaux tout en syncopes polyrythmiques (ce n’est pas en vain qu’elle a étudié avec Milford Graves, ce maître singulier) ; puis en souffles mêlés qui s’apaisent (la trompette de Wadada Smith et l’accordéon deep listening de Pauline Oliveros) ; enfin tout se résout (très momentanément) en un swing d'Asie Mineure aux rudes accents mingusiens. Et juste après, la tempête rythmique du Fractal 4 (Ibarra seule derrière son kit). On pourrait scruter ainsi toute l’œuvre : jamais on n’a l’impression d’un collage, d’éléments décoratifs plaqués sur une structure jazz ou contemporaine. Aucun cliché d’Orient, benjoin ou arabesques, aucun tic d’improvisation. Chaque partie reste ouverte et indépendante, unique mais cohérente avec ce qui l’entoure. L’unité de cette musique (et sa brillante réussite) vient de ce qu’elle sécrète son temps propre et nous les transmet. Elle n’use pas du rythme : elle est son propre rythme. Et on le suit, sans jamais marcher au pas. On danse sans avoir à compter. On veut voir où il nous entraîne. On aime sa vitesse parce qu’elle est mystère. (Review par Guts of darkness)

 

dimanche 29 mars 2026

IKUE MORI - One hundred aspects of the moon

 

Je ne suis pas un grand fan d'Ikue Mori, il y a plusieurs disques de son oeuvre chroniqué sur ce site et je l'ai deja vu plusieurs fois en live lors de Masada marathon, le verdict tombe à chaque fois : c'est chiant. Les bruits bizarres au laptop sont souvent ennuyeux au possible, mais même dans le cadre de DNA, ces interventions et même le combo en lui même me laisser souvent indifférent. 

Mais ce premier chapitre sur la composer serie de Tzadik change la donne : Il est bon ! Et pour cause, c'est certainement celui ou on entend le moins la compositrice. Un beau line-up compose le disque : Erik Friedlander au violon, Kato Hideki, son college dans Death Ambiant à la basse, Anthony Coleman au piano, Quelques apparitions de vocalistes dont Makigami Koichi, etc...L'ensemble sonne comme un volume interessant de la composer serie, expérimental, mystérieux, tirant un poil vers l'ambiant, avec des sonorités vraiment innovantes et agréables à l'écoute. Inspiré d'un peintre nommé Yoshitoshi, dont on retrouve les superbes peintures dans les différents artworks du disque, je ne regrette pas l'achat très tardif de ce chapitre de Tzadik...

samedi 17 janvier 2026

GERRY HEMINGWAY - Chamber works

 

Né le 23 mars 1955 à New Haven (États-Unis), issu d’une famille musicienne (sa mère est pianiste concertiste, son père a étudié avec Paul Hindeminth), Gerry Hemingway débute la batterie à dix ans, devenant professionnel dès dix-sept ans. Au cours des années 1970, il étudie avec Alan Dawson, suit des cours de percussions indiennes et africaines aux universités de Yale et Wesleyan. C’est dans sa ville natale, New Haven, qu’ont lieu les rencontres déterminantes : Anthony Davis et George Lewis (avec lesquels il forme Advent), Leo Smith, Anthony Braxton… des musiciens issus de l’AACM dont les ambitions de compositeurs, ancrés dans la musique contemporaine, sont manifestes. Pendant douze ans, de 1983 à 1994, il sera le batteur du quartet d’Anthony Braxton (avec la pianiste Marilyn Crispell) expérimentant les systèmes d’écriture ouverte du saxophoniste. Si le trio BassDrumBone créé en 1977 et toujours actif (avec le tromboniste Ray Anderson et le contrebassiste Mark Helias) est porté vers l’émulation collective, ses formations personnelles depuis le milieu des années 1980 privilégie l’ouverture polyphonique sous un angle « formaliste » : Je m’intéresse au jeu des formes dans l’espace, aux différentes strates dans la musique, déclare-t-il.

Parmi les rares jazzmen américains à l’écoute des avant-gardes européenne, John Zorn lui offre la possibilité d'enregistrer son premier disque de musique contemporaine en 1999. Un chapitre de la composer serie assez intéressant si l'on excepte le classique string quartet de départ. Pas mal d'instruments, avec des cuivres discrets, des cordes mystérieuses, sur trois longues pièces sonores. Mention spécial à "The visiting tank" est son côté cinématographique avec Hemingway lui même au sampler...  

samedi 10 janvier 2026

PETER GARLAND - The days run away

 

Peter Garland est un traveller, on s'en rend compte clairement en lisant sa biographie : il n'a jamais cessé de voyager entre 1973 et 2005, visitant des dizaines de pays, s'imprégnant sans cesse de multiples cultures, rencontrant de multiples personnes au grés de ses périples (il était proche entre autre de John Cage, Harry Partch, ou Colon Nancarrow). Si la Californie est son pays d'adoption (c'est l'endroit ou on était enregistré toutes les pièces du disque), il est tombé amoureux du Mexique plus particulièrement, s'y installant à plusieurs reprises, puisant ainsi son inspiration dans la musique amérindienne et la musique rituelle mexicaine. Après des dizaines d'années de voyages, il vit aujourd'hui une retraite paisible dans le Maine. Compositeur parmi les plus méconnus de la seconde génération des minimalistes de la West coast, il a cependant toujours eu le soutien indéfectible d'une personne qui adore sa musique : John Zorn. Après deux disques sur Avant, le label japonais pour qui Zorn fût le directeur artistique entre 1992 et 1995, Peter Garland a naturellement bifurqué sur Tzadik afin de sortir la suite de ces travaux. Premier disque du compositeur à sortir sur Tzadik en 2000, les deux autres étant déjà chroniqué sur la section compser serie. Assurément le plus minimaliste de la série, puisque nous avons affaire ici à un disque de piano en solo, interprété par la pianiste japonaise Aki Takahashi. Un joli disque épuré et trés calme pour mettre en fond sonore quasiment pour faire de la méditation. Takahashi est toujours en activité à 81 ans, et a sortis un disque en 2017 en compagnie de...Peter Garland. Une collaboration qui dure donc !

lundi 5 janvier 2026

JOHN ZORN - Andras book of angels 28

 

28eme volume du bouquin des anges, encore une nouvelle fois enregistré en une journée en novembre 2015 à NY

Cette fois c'est un quintet qui sonne comme un mix de 
The Dreamers, pour la couleur du vibraphone et de Bar Kokhba pour la présence de John Medeski et le cocktail de couleurs à côté du couple percussif, En tant que quartet, sans la présence des percussions de Cyro Baptista, Nova Express avait publié un premier album (Tzadik 7389) composé par John Zorn en 2011. Une musique de chambre tonique et insidieusementatonale de l'East Village new-yorkais. Medeski n'y jouait que du piano. Avec l'orgue et les bruissements ludiques du lutin Cyro Baptista, la musique devient follement charmeuse. La face angélique du diablotin John Zorn...

Un assez bon volume, plaisant et sympathique...